864 : l'édit qui fit de la Monnaie de Paris la plus vieille entreprise du monde
Charles le Chauve voulait reprendre la main sur des ateliers dispersés. Douze siècles plus tard, l'institution frappe toujours — record mondial de longévité.
Il y a quelques semaines, sur un fil de discussion consacré aux petites affaires familiales, un intervenant se targuait fièrement que sa boulangerie tenait boutique « depuis trois générations »... Vénérable entreprise, certes, mais permettez-moi de tempérer l'enthousiasme général : à l'échelle de l'histoire économique, trois générations c'est à peu près la durée de vie d'un poisson rouge un peu chanceux. Car il existe, à deux pas du Pont Neuf, une maison qui n'en est pas à sa troisième génération... mais à peu près à sa soixantième.
Cette maison, c'est la Monnaie de Paris. Et l'acte de naissance qu'on peut lui trouver, si l'on cherche bien dans les vieux parchemins carolingiens, porte une date précise : le 25 juin 864.
L'édit de Pîtres, ou comment un roi tenta de mettre de l'ordre dans son porte-monnaie
Il faut se replacer dans le contexte... Charles II, dit « le Chauve », petit-fils de Charlemagne, hérite d'un empire qui se délite pièce par pièce — c'est le cas de le dire — depuis le traité de Verdun. Les ateliers monétaires poussent alors un peu partout comme des champignons après la pluie, chacun frappant sa propre monnaie avec plus ou moins de sérieux, pendant que les Normands remontent la Seine pour venir piller tranquillement les environs... Une monnaie de mauvais aloi qui circule et des envahisseurs qui rôdent, voilà de quoi gâcher n'importe quel règne.
Réuni à Pîtres, en Normandie, le roi tranche dans le vif. Désormais, on ne frappera plus monnaie n'importe où : seuls neuf ateliers seront autorisés, dont celui de son palais parisien, aux côtés de Quentovic, Rouen, Reims, Sens, Chalon, Melle, Narbonne et Orléans. Fini le bricolage local, place à un contrôle royal resserré sur la frappe — et, accessoirement, sur les faux-monnayeurs, déjà fort actifs à l'époque et déjà promis à des châtiments dont on ne trouve plus l'équivalent dans notre Code pénal actuel.
Charles le Chauve ne pensait sans doute pas, ce jour-là, fonder une entreprise. Il réorganisait son royaume, un point c'est tout. Mais l'atelier parisien qu'il vient de consacrer, lui, ne s'arrêtera plus jamais.
Douze siècles de frappe ininterrompue
Voilà bien le tour de force : pendant que les dynasties se succèdent, que les empires naissent et s'effondrent, que deux guerres mondiales ravagent le pays, l'atelier continue, imperturbable, à faire ce pour quoi il a été créé. Les rois deviennent empereurs, les empereurs deviennent présidents, les francs deviennent des euros... et la maison, elle, reste en activité. En 1878, elle devient même l'unique monnaie de la République, absorbant ce qui restait des ateliers de province.
Aujourd'hui installée pour l'essentiel à Pessac, avec son siège toujours niché dans l'hôtel de la Monnaie, quai de Conti, l'institution frappe chaque année plus d'un milliard de pièces courantes — pour la France, mais aussi pour Monaco, Andorre ou d'autres partenaires. Et, pour nous autres collectionneurs, elle continue en parallèle de graver ces séries commémoratives et ces monnaies de collection qui viennent régulièrement garnir nos tiroirs et alléger nos porte-monnaie...
On cite parfois, pour lui disputer le titre, une poignée d'entreprises japonaises multiséculaires ou quelques vignerons increvables. Mais la Monnaie de Paris conserve un avantage que personne ne lui conteste sérieusement : une existence documentée, continue, sans rupture, depuis un texte qu'on peut encore consulter noir sur blanc. Peu d'institutions humaines peuvent en dire autant.
La chute, forcément monétaire
Ce qui m'amuse, avec cette histoire, c'est qu'un roi carolingien excédé par le désordre de ses ateliers ait, sans le savoir, posé la première pierre d'un patrimoine que nous continuons à nous arracher entre passionnés douze siècles plus tard... Charles le Chauve voulait simplement remettre de l'ordre dans sa maison. Il a, sans s'en douter, lancé la plus longue série ininterrompue de l'histoire — et la seule qu'aucun collectionneur, même le plus acharné, ne pourra jamais espérer compléter.